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Une jeunesse qui fait du bruit, Un gouvernement sourd

Le mouvement lycéen qui secoue la France depuis la mi-septembre a franchi un cap historique le 6 octobre avec 450 000 manifestants dans les rues, et une réplique importante le 8 octobre avec, par exemple, plus de 4 000 personnes dans une manifestation pourtant non déclarée. Mais derrière l’ampleur inédite de la mobilisation se joue une bataille politique plus profonde : celle du récit, du droit de la jeunesse à être entendue, et du rôle de l’État face à ceux qu’il est censé protéger.

Photo d’un blocage du lycée Fustel de coulanges à Strasbourg DNA.fr

La violence comme stratégie d’évitement

Sur France 2, 78 % du temps d’antenne consacré au mouvement lycéen traite des violences. Moins de 8 % concernent les revendications. Le Figaro lui-même, pourtant peu suspect de complaisance, le note avec une lucidité involontaire : « Les images d’incendie et les réactions politiques éclipsent presque les raisons de la mobilisation. ».

Ce n’est pas un accident. C’est une fonction. « Loin de servir le mouvement, la violence sert d’échappatoire au gouvernement », analyse L’Avant-Garde (journal du Mouvement des Jeunes Communistes de France). « Résultat de cette stratégie, l’aspect politique et revendicatif est aujourd’hui le grand absent du débat. » Mais ces violences sont aussi un risque pour le mouvement lui-même. « Car en plus de servir de justification malhonnête aux violences policières, les dégradations violentes au sein du mouvement éloignent des personnes qui nous soutiennent et éloignent des parents et leurs enfants, en prenant ainsi le risque d’empêcher une massification de la mobilisation. »

Le mécanisme est simple : incapable de répondre sur le fond ,les 11 milliards manquants pour l’éducation, la fin de Parcoursup, les classes surchargées, les bâtiments délabrés… Le gouvernement déplace le terrain du conflit vers celui de l’ordre public.

Le 2 octobre, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez l’assume sur TF1 : « aucune consigne de retenue » n’a été donnée aux forces de l’ordre. Et précise : « L’usage proportionné de la force ne doit jamais inhiber l’action pour rétablir l’ordre. » La syndicaliste Maryse Dumas, dans L’Humanité, y voit l’aveu d’une doctrine : « Le propos n’indique pas une réelle volonté de désescalade. »

La double paranoïa du pouvoir

« Toute la stratégie gouvernementale est guidée par une espèce de double paranoïa : anti-LFI d’une part, anti-quartiers populaires d’autre part », écrit Maryse Dumas. Cette grille de lecture produit un aveuglement institutionnel : « Qu’importe que les principaux concernés, lycéens et lycéennes, lorsqu’ils sont interrogés, affirment clairement leur indépendance de jugement et de positionnement et insistent sur l’importance et l’urgence des revendications très concrètes qu’ils posent. »

Le gouvernement refuse d’entendre les acteurs eux-mêmes. Il projette sur eux ses propres peurs. « En cherchant à enfermer les jeunes dans un coin du ring, le gouvernement s’enferme lui-même, et le pays entier du même coup, dans l’engrenage de la violence. »

Les médias jouent le jeu : ils ont voulu faire de LFI l’instigatrice des mobilisations et des violences. « Il n’en est rien », rappelle Fabien Roussel (secrétaire national du PCF) sur BFMTV.

Avant les feux de poubelles, il y a les violences institutionnelles

Un collectif d’enseignants et de personnels de l’Éducation nationale, dans L’Humanité(journal communiste indépendant), inverse la chronologie officielle et rappelle les faits : « Avant les feux de poubelles, il y a les violences policières. Et bien avant les violences policières, il y a les violences institutionnelles. »

L’analyse est structurelle : « L’école est l’un des premiers lieux où s’apprend le rapport à l’autorité. Elle trie, classe, oriente, sanctionne et exclut. Elle apprend aux élèves à respecter un ordre qu’ils et elles n’ont que très rarement la possibilité de discuter. » Et cette discipline n’est pas la même pour tous : « Les enfants des quartiers populaires, et particulièrement les enfants racisés, sont plus souvent confrontés au soupçon, à la surveillance, aux sanctions et aux exclusions. Avant d’être contrôlés dans la rue, certains ont déjà été contrôlés à l’école. »

Le concept est nommé : la « désenfantisation ». « Certains enfants cessent d’être regardés comme des enfants que l’on doit protéger pour devenir, aux yeux des institutions étatiques, des individus qu’il faudrait avant tout surveiller et contrôler. » Mais sans jamais être reconnus comme sujets politiques : « Leur criminalisation semble, par un ironique et cruel tour de passe-passe, aller de pair avec la négation de leur agentivité. »

À Sevran, Ilias, 17 ans, élève de terminale au lycée Blaise Cendrars, résume tout en une phrase : « Pourquoi il n’y a pas de casseurs dans les beaux lycées de Paris ? Parce qu’ils ont un meilleur cadre institutionnel que nous ! »

Un appareil répressif sans précédent

Les chiffres publiés par la Chancellerie le 9 octobre font froid dans le dos : 6 877 gardes à vue, dont 86 % concernent des mineurs. 2 376 personnes poursuivies. 21 placements en détention provisoire, dont 6 mineurs. 1 547 défèrements « du jamais vu ». 1 708 alternatives aux poursuites. 215 élèves blessés et mutilés. 85 personnels d’éducation blessés. Plus de 6 000 interpellations.

Les mutilations sont documentées, nommées, localisées. À Lens, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée devant son lycée. À Tours, un jeune de 16 ans a été éborgné. À Saint-Ouen-l’Aumône, un adolescent de 14 ans a eu la mâchoire brisée et la bouche édentée, a Strasbourg un étudiant à vu sa mâchoire être arraché. À Alençon, une lycéenne de 14 ans a été étranglée par un policier sous le regard de ses camarades. À Sevran, la police d’Aulnay-sous-Bois est intervenue à cheval pour déloger des lycéens qui bloquaient leur établissement dans le calme.

La présidente de la Ligue des droits de l’homme, Nathalie Tehio, dénonce des « arrestations préventives » : « Ce sont en fait des gardes à vue qui visent, dans de nombreux cas, à empêcher de manifester. » Elle alerte sur les conditions : coups, propos sexistes, mineurs privés d’avocat ou contraints de l’attendre six à sept heures. Inès, 15 ans, a raconté à L’Humanité avoir été menottée à un banc, enfermée dans une cellule trop étroite pour s’allonger, et insultée : « Tu m’écoutes, cassos ! Tu fermes ta gueule ! » Sa conclusion : « C’est un régime gouverné par la peur. »

La justice comme variable d’ajustement

Dans une circulaire du 2 octobre adressée aux directeurs interrégionaux de la PJJ (Protection judiciaire de la jeunesse), Gérald Darmanin demande d’anticiper « au plus vite » la prise en charge des mineurs présentés à la justice. Il prône la « fermeté de la réponse pénale, sans être excessive » via des mesures éducatives provisoires, des réparations pénales, des compositions pénales avec travail non rémunéré ou stage de citoyenneté.

Le Syndicat de la magistrature dénonce : « Déférer un mineur devant un magistrat est censé être exceptionnel. Ce que l’on voit, ce sont des jeunes inconnus des services de police qui ont ensuite fait l’objet de mesures alternatives, des sanctions lourdes au vu de la nature des faits et de leur absence d’antécédent. »

La CGT PJJ alerte sur l’engorgement : « Les services de la PJJ vont être engorgés, voire submergés. » Le président du SAF (Syndicat des avocats de France) Paris, Mohamed Jaite, révèle le mécanisme procédural : « Beaucoup de ces alternatives aux poursuites sont notifiées aux mineurs par un simple délégué du procureur, sans possibilité de recours, et sans la présence d’un avocat. » Et sur la composition pénale : « Accepter revient à avoir un casier judiciaire derrière. »

Le piège est complet : les parents, soulagés de récupérer leur enfant, n’ont pas envie de contester. Les jeunes acceptent des sanctions qui pourraient être annulées en jugement. Et la PJJ, submergée, ne peut plus assurer sa mission éducative.

Le pourrissement comme doctrine

L’Avant-Garde nomme le scénario gouvernemental : « Comme avec les Gilets jaunes, parfois cités en comparaison, Macron compte user de la stratégie du pourrissement. » Le gouvernement « n’étant obligé à rien », il peut attendre que l’essoufflement fasse le travail que la répression n’a pas achevé.

Sur le terrain, cette logique prend des formes concrètes. À Sevran, les lycéens de Blaise Cendrars ont rédigé un rapport de quinze pages — toilettes hors-service, bâtiments délabrés, fissures, fuites, absence d’infirmière pour 1 200 élèves, élèves contraints de rester debout en cours faute de chaises. Ils le portent à la mairie, au département, à la région, au rectorat, à la préfecture. La DSDEN les reçoit. Réponse sur les toilettes : « Ils ont été vandalisés, donc c’est un peu de votre faute. » Alors que ça fait trois ans qu’ils sont cassés. Ilias : « Sur chacune de nos idées, ils essayaient de trouver des contradictions. » Mais Reda, 17 ans, conclut : « Au final, ça nous donne encore plus de courage et de raisons pour continuer le blocus. »

À Strasbourg, certains lycées, comme le lycée polyvalent Couffignal, sont délaissés : des plafonds s’effondrent, les toilettes ne fonctionnent pas dans l’établissement, le matériel ne fonctionne pas… Mais le même type de réponse est apporté, laissant sous-entendre que ce serait la faute des dégradations commises par les jeunes, comme l’a récemment relaté Rue89 dans un article.

Structurer pour ne pas s’éteindre

Face au risque de dépolitisation et de pourrissement, le MJCF a lancé une opération de cahiers de doléances dans les lycées. L’objectif : « réunir, dans chaque lycée, les revendications concrètes des élèves » et « les organiser pour les défendre ». Plusieurs milliers ont déjà été remontées. Contrairement au Grand Débat national de 2019, « ces cahiers servent à renforcer les arguments et les revendications ».

Le MJCF est présent « dans plus de la moitié des lycées mobilisés » et a rassemblé près d’un millier de lycéens dans son cortège parisien du 6 octobre. À Strasbourg, les militant·es du MJCF sont présent·es depuis le début dans les cortèges et sur les blocus afin d’apporter un soutien organisationnel et humain, et de porter les revendications lycéennes. Mais aussi à travers des gestes de solidarité, notamment des petits-déjeuners solidaires devant certains lycées comme Le Corbusier ou Jean-Rostand.

La fonction est claire : apporter des outils organisationnels à un mouvement horizontal, sans se substituer à la parole des lycéens. Mais aussi écouter et aider les lycéens qui prennent régulièrement la parole, à Strasbourg, contre les casseurs qui viennent « bordéliser » les blocages et mettre davantage en danger des mineurs. Plusieurs collectifs lycéens strasbourgeois ont publié des communiqués sur la question, certains allant jusqu’à annuler des actions parce que des groupes non lycéens venaient casser et provoquer des affrontements, invisibilisant complètement leurs revendications. Dans cette démarche, le MJCF 67 soutient les lycéen·nes.

72 % des Français donnent raison aux lycéens

Le sondage Elabe pour BFMTV publié le 7 octobre et plutôt orienté contre la mobilisation est un séisme politique : 72 % des Français jugent les revendications légitimes. 55 % approuvent la mobilisation. Chez les parents de lycéens, le soutien monte à 71 %. Le clivage partisan est transpercé : 93 % chez les électeurs du Nouveau Front populaire, 68 % chez ceux du camp présidentiel, 58 % chez ceux du Rassemblement national.

Les 18-24 ans sont deux sur trois à vouloir qu’il se poursuive (38 %) ou se durcisse (28 %). Le soutien aux revendications est massif et transpartisan. La volonté de maintenir la pression est, elle, le fait de ceux qui vivent la dégradation de l’école au quotidien.

La convergence se construit par le bas

Le mouvement a commencé le 18 septembre à Créteil, dans un lycée professionnel, « pour soutenir les profs en lutte pour davantage de moyens ». Le 29 septembre, les lycéens ont manifesté avec les syndicats de la fonction publique. Le 6 octobre, près de 90 % des universités françaises ont pris part à la journée d’action. Dès le début, les communistes et la gauche radicale se sont posés en soutien du mouvement, derrière les revendications lycéennes.

On en parle peu, mais la mobilisation a aussi lieu dans les territoires oubliés de la République, les outre-mer ou les mobilisations sont peut médiatisés, en Guyane, Réunion, Martinique. Alors même que le premier acte de la mobilisation a eu lieu en Guyane, avec les actions des élèves et professeurs du lycée Félix-Eboué à Cayenne. C’est ce ressentiment qu’exprime Louna Clairvoyant, 17 ans, représentante des lycéens auprès du rectorat, porte les revendications du lycée Joseph-Zobel de Rivière-Salée (Martinique) devant la rectrice. « On est traités comme des sous-humains. Des sous-humains, tout simplement. ».

Mais le soutien aux jeunes en lutte dépasse les frontières, comme en Allemagne ou encore en Belgique, où le mouvement fait tache d’huile : 50 000 personnes à Bruxelles, des lycéens qui disent vouloir « soutenir les lycéens français » et qui y trouvent « de l’espoir ».

La convergence est ascendante : lycéens, puis étudiants, puis enseignants, puis syndicats, puis élus locaux. Elle se construit dans les assemblées générales, les cortèges, les délégations, les cahiers de doléances. Pas dans les états-majors.

« On manque nos leçons pour vous en donner une »

Sur les pancartes devant les lycées bloqués, un slogan résume la philosophie du mouvement : « On manque nos leçons pour vous en donner une. » Les enseignants reprennent l’injonction : « Apprenons à apprendre de nos élèves qui nous donnent une leçon d’audace, de liberté et de démocratie. »

Maryse Dumas pose la question qui reste ouverte : « Le nœud du problème est le refus du gouvernement de répondre aux revendications pourtant hyper-légitimes avancées par les jeunes. » Loin des clichés, « la jeunesse lycéenne se mobilise, non contre un mauvais projet de réforme, comme on l’a vu dans la plupart des mouvements lycéens précédents, mais pour que la société lui donne les moyens de se construire un avenir ».

Un acte V est annoncé pour le mardi 13 octobre. Le gouvernement aura une nouvelle occasion d’améliorer son bilan. Celui de l’école attendra.

Anatole JOCHEM ARRIVAULT

Secrétaire à la communication du MJCF 67

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